Incendie de l’usine Lubrizol à Rouen : « Avec tout ce que les enfants ont respiré, il y a de quoi être inquiète »

REPORTAGE « 20 Minutes » a rencontré des parents d’élèves et des enseignants une dizaine de jours après l’incendie de l’usine chimique

Delphine Bancaud

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Une mère et ses enfants devant l'école Franklin de Rouen, le 8 octobre 2019.
Une mère et ses enfants devant l'école Franklin de Rouen, le 8 octobre 2019. — D.Bancaud/20minutes
  • Plus de 5.253 tonnes de produits chimiques ont été détruits dans l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen, le 26 septembre dernier. Trois entrepôts de son voisin, Normandie Logistique, qui stockait plus de 9.000 tonnes de produits ont également été touchés, et l’un d’eux a entièrement brûlé.
  • Les parents d’élèves de l’école élémentaire Benjamin-Franklin de Rouen que « 20 Minutes » a rencontrés, ont fait part de leurs inquiétudes pour leurs enfants.
  • Comme eux, les enseignants du collège Barbey-d’Aurevilly, se remettent difficilement de l’évènement.

De notre envoyée spéciale à Rouen

Devant l’école élémentaire Benjamin-Franklin de Rouen, ce mardi midi, les parents d’élèves qui sont venus chercher leurs enfants pour le déjeuner ne traînent pas. Même douze jours après le gigantesque incendie qui a détruit 5.253 tonnes de produits chimiques sur le site de l’usine Lubrizol, classée Seveso seuil haut, leur inquiétude n’est pas retombée.

Il faut dire que l’école est située dans le quartier ouest de la ville, qui fait face à l’usine chimique accidentée. L’école a été fermée le jeudi et le vendredi qui ont suivi l’incendie. Et Laetitia, mère de deux garçons, a tout de suite décidé de les mettre « au vert » : « Quand on a vu l’énorme nuage noir, on est parti le jeudi à 100 km de Rouen. On ne voulait pas exposer les enfants à ça », raconte-t-elle. Puis l’établissement  a rouvert le lundi. « Ça puait. Je n’aurais pas dû mettre mon fils à l’école, mais j’ai fait confiance aux autorités », explique Hugues. Le lendemain, le mardi 1er octobre, les parents d’élèves ont été appelés pour venir chercher leurs enfants, incommodés par des fortes odeurs.

« Mon fils avait une vilaine toux »

Les jours suivants l’incendie, certains enfants ne se sont pas sentis bien, comme le fils d’Hugues : « Un soir, il était fiévreux, il n’a pas mangé et avait mal à la tête. Il a fini aux urgences », témoigne ce père en colère. « Mes fils se sont plaints d’avoir la gorge et le nez qui les piquaient », indique de son côté Laetitia. « Mon fils avait une vilaine toux », explique aussi Sabrina.

Dernier épisode stressant : l’établissement a été évacué par précaution vendredi dernier, car une enseignante avait découvert un objet non identifié dans la cour. Était-ce un morceau de toit de l’usine, composé de plaques de fibrociment contenant des fibres d’amiante ? Dans le doute, le rectorat a joué la carte de la sécurité. Reste que plusieurs parents ne sont pas sereins, à l’instar de Magdalena*, qui a deux enfants scolarisés dans cette école : « Les experts font le nécessaire pour analyser ce débris. Mais j’ai peur quand même », confie-t-elle. « Et si un enfant avait saisi ce débris pour jouer avec ? Forcément, ça interpelle. Ne faudrait-il pas encore nettoyer l’école à l’intérieur et à l’extérieur ? », interroge Laetitia.

« Avec tout ce que les enfants ont respiré, il y a de quoi être inquiète »,

Et même si l’équipe pédagogique a tout fait pour rassurer les parents, certains craignent que les effets de l’accident ne se fassent ressentir dans quelques années sur la santé de leurs enfants : « On ne sait pas encore si le cocktail de produits qui a brûlé n’est pas nocif », déclare Hugues, qui envisage de porter plainte. « Avec tout ce que les enfants ont respiré, il y a de quoi être inquiète », soupire Sabrina. « On n’a pas eu de consignes de sécurité de la part de l’Education nationale, comme si on nous disait “Circulez, il n’a rien à voir” », tempête Laetitia.

C’est aussi le bien-être mental de leurs enfants qui préoccupe les parents. « Mon fils ne dit rien, mais ça ne veut pas dire qu’il n’a pas été bouleversé par ce qu’il a vécu », estime Hugues. « Parfois, mon fils me dit qu’il sent des odeurs fortes en classe. Je sens que ça le perturbe », ajoute Sabrina.

« On ne savait pas s’il fallait ouvrir ou fermer les fenêtres »

Mais il n’y a pas que les parents d’élèves qui sont soucieux. A quelques encablures de là, les enseignants du collège Barbey-d’Aurevilly se remettent difficilement de l’évènement. « Le nuage est passé au-dessus de l’établissement. Le lundi, lorsque le collège a rouvert, les odeurs étaient prégnantes et la fumée était encore là. Une vingtaine d’élèves ont été pris de vertige, de maux de tête et de ventre. On a dû les renvoyer chez eux », témoigne Isabelle*. Et les profs n’ont pas été épargnés, comme l’explique son collègue Marc* : « Lors du retour au collège, nous étions plusieurs enseignants à avoir des maux de tête, un goût amer dans la bouche, les yeux piquants. J’ai continué à travailler pour ne pas laisser les élèves dans la cour », explique-t-il.

Ces enseignants se sont sentis un peu livrés à eux-mêmes : « On ne savait pas s’il fallait ouvrir ou fermer les fenêtres », indique Isabelle. « Deux jours de fermeture, ce n’était pas suffisant. Et il n’y avait pas d’infirmière scolaire le lundi de la reprise dans l’établissement alors qu’on en aurait eu bien besoin », abonde Ben*, un autre prof. Face à cette situation, une dizaine d’enseignants ont pensé exercer leur droit de retrait, avant d’y renoncer.

Sur le long terme, qu’est-ce que cela va engendrer ?

Même si la tension est un peu retombée, l’inquiétude demeure chez Ben. « Je pense que le toit de l’école et ses combles sont sans doute polluées. Sur le long terme, qu’est-ce que cela va engendrer ? Et comme, il y a eu une certaine cacophonie de la part des autorités, cela a instauré le doute concernant la transparence ». Même son de cloche chez Marc : « Des “nuages de gaz” continuent de passer et disparaissent. Les odeurs industrielles persistent et les élèves comme les adultes qui les encadrent, continuons à les respirer, par intermittence. Par ailleurs, des traces noires très marquées, trouvées sur les plafonds au-dessus des ventilations des fenêtres ne nous ont pas rassurés », dit-il.

Certaines mesures pourraient cependant rassurer Isabelle : « Il faudrait analyser la qualité de l’air dans les cours, les salles, les gymnases. J’espère que le rectorat nous entendra », lance-t-elle, avant de retourner faire cours.

* Le prénom a été changé.