Attentat raté de Notre-Dame : De lourdes peines requises contre les figures du « djihad au féminin »

PROCES Des peines allant de quatre ans de réclusion criminelle à la perpétuité ont été requises, jeudi, contre les huit accusés jugés devant la cour d’assises spéciale de Paris

Thibaut Chevillard

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De lourdes peines de prison ont été requises contre les huit accusés
De lourdes peines de prison ont été requises contre les huit accusés — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • Huit personnes, dont six femmes, sont jugées par la cour d’assises spéciale pour deux attentats commis en 2016, l’un près de Notre-Dame à Paris, l’autre à Boussy-Saint-Antoine dans l’Essonne.
  • Le parquet a requis des peines allant de quatre ans de prison à la perpétuité.
  • Les magistrats rendront leurs décisions lundi 14 octobre 2019.

Malgré les apparences, ils sont bien cinq ce jeudi dans le box des accusés. Cachés derrière la barrière en bois sur laquelle est fixée une imposante vitre, on pourrait presque croire qu’Inès Madani, Ornella Gilligmann et Mohamed Lamine Aberouz se sont volatilisés. Qu’ils sont parvenus à s’échapper de la cour d’assises spéciale devant laquelle ils sont jugés depuis 14 jours. Seule la présence des gendarmes derrière eux trahit leur présence. Sarah Hervouet et Samia Chalel, elles, regardent les deux avocats généraux requérir, durant plus de quatre heures, de lourdes peines contre celles qui étaient « devenues, en septembre 2016, le visage du djihad au féminin », « le bras armé » de Daesh.

Inès Madani

A l’époque, « seule la volonté de tuer des mécréants lui importait », affirme l’avocate générale. Elle requiert contre Inès Madani une peine de 30 ans de réclusion criminelle, assortie d’une période de sûreté de 22 ans. « Le seul élément » qui a conduit les magistrats à ne pas demander la perpétuité est son « âge au moment des faits », souligne son collègue Jean-Michel Bourles. « Je ne peux pas ne pas avoir d’espoir en l’être humain », explique-t-il. Inès Madani doit « savoir que la société croit qu’elle est capable d’évoluer ».

« Ce sont des réquisitions qui apparaissent totalement excessives », déclare son avocat à la presse à l’issue de l’audience. « Qu’on puisse requérir 30 ans contre une gamine de 19 ans qui n’a aucun antécédent judiciaire et qui n’a pas de sang sur les mains, moi ça sort de mon entendement », ajoute Me Laurent Pasquet-Marinacce.

En 2016 Inès Madani, 19 ans, se faisait passer sur Internet pour Abou Omar, un djihadiste rentré de Syrie afin de commettre un attentat en France. Profitant de son aura d’ancien combattant, elle rentrait en contact avec d’autres aspirants terroristes qu’elle incitait à passer à l’acte. Certaines femmes avec qui elle discutait ont même été « séduites » et en sont tombées « amoureuses », rappelle l’avocat général, Jean-Michel Bourles.

Avec l’une d’elle, Ornella Gilligmann, Inès Madani a tenté de faire exploser une voiture remplie de bonbonnes de gaz près de Notre-Dame de Paris. Après cet échec, elle va « mobiliser son réseau de femmes » pour préparer une nouvelle attaque à Boussy-Saint-Georges, dans l’Essonne.

Ornella Gilligmann

Parmi les femmes séduites par Abou Omar, Ornella Gilligmann. Bien que mariée, cette mère de trois enfants était tombée follement amoureuse après l’avoir rencontré sur Periscope. Un « prince charmant », « qui lui disait ce qu’elle avait envie d’entendre ». Avec lui, elle entretenait « des conversations érotiques pour ne pas dire pornographiques », souligne Jean-Michel Bourles. Ils devaient même se marier, assure-t-elle. Plus que tout, ils partageaient « leur vision de l’islam, leur admiration de l’Etat islamique ».

Abou Omar lui a demandé de l’aider à commettre une action violente sur le territoire. Il fallait acheter des bonbonnes de gaz et contacter sa sœur… Inès Madani. Ensemble, les deux femmes ont tenté de faire exploser une voiture piégée stationnée devant un bar de la rive gauche. Elle se défend en expliquant être parvenu à faire échouer cet attentat qu’elle ne désirait pas commettre. Mais l’amour… Les avocats généraux, peu convaincus par cette version, requièrent une peine de 25 ans de prison, assortie d’une période de sûreté des deux tiers.

Amel Sakaou

Durant toute la durée du procès, elle a refusé d’être amenée au tribunal pour y être jugée. « Elle nous démontre qu’elle est encore totalement enfermée dans cette idéologie », déplore l’avocate générale qui requiert une peine de 20 ans de prison assortie d’une période sûreté aux deux tiers contre cette mère de quatre enfants, âgée de 42 ans. Si elle était venue « s’expliquer face à la justice des hommes, la peine requise aurait été inférieure », ajoute la magistrate, « extrêmement pessimiste quant à son évolution ». « Elle demeure en l’état très dangereuse ».

Sarah Hervouet

Sur un parking de Boussy-Saint-Georges, cette jeune femme de 26 ans «fortement ancrée dans le djihadisme » a tenté de tuer un agent de la DGSI en le poignardant. « Le sang a coulé dans ce dossier et c’est Sarah Hervouët qui en est l’auteur », souligne l’avocate générale. « Nous ne pouvons pas faire des paris beaucoup trop risqués » : 20 ans de prison assortie d’une période de sûreté des deux tiers requis.

Samia Chalel

Elle est accusée d’avoir aidé Inès Madani à trouver un point de chute après l’attentat raté de la rue de la Bûcherie. Son « ancrage dans la radicalisation reste inquiétant », observe la magistrate. Contre cette Franco-Algérienne de 26 ans, le parquet requiert 10 ans de réclusion assortie d’une période de sûreté des deux tiers.

Mohamed Lamine Aberouz

« Fin, rusé, intelligent, redoutable », « cultivé ». Jugé pour non-dénonciation de crime terroriste, Mohamed Lamine Aberouz, 26 ans, est, parmi tous les accusés celui qui est « poursuivi pour les faits les plus mineurs ». Mais il est « le plus dangereux », estime l’avocate générale. « Le djihad, c’est sa vie », martèle la magistrate, rappelant qu’il est proche de Larossi Abballa, le terroriste qui a tué deux policiers en 2016 à Magnanville, dans les Yvelines. Un dossier dans lequel il a été mis en examen après que son ADN a été retrouvé sur les lieux du crime. Elle requiert la peine maximum à son encontre : cinq ans de prison.

Selima Aboudi

Cinq jours avant d’essayer de faire exploser une voiture à Paris, Inès Madani a dit à cette femme de 38 ans « qu’elle veut tout faire péter », note l’avocat général. Jugée pour non-dénonciation de crime, elle est « la seule à reconnaître l’intégralité des faits sans essayer de les minimiser ». Estimant que le suivi dont elle fait l’objet a été « bénéfique », Jean-Michel Bourles requiert une peine de quatre ans de prison à son encontre avec sursis et mise à l’épreuve de trois ans.

Rachid Kassim

C’est « le grand absent de ce procès », celui sans lequel rien ne serait produit, remarque Jean-Michel Bourles. Depuis la Syrie, Rachid Kassim incitait les djihadistes sur Telegram à commettre des attaques en France et a aidé les accusés dans leurs préparatifs en leur prodiguant des conseils et en les mettant en contact. Il a depuis très certainement « été tué par un drone américain », explique le magistrat. Dans le doute, il requiert à son encontre la réclusion criminelle à perpétuité.